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Lumière sur Raphaële et Olivier

Duo d’illustrateurs lauréats de la Villa Kujoyama en 2017, Raphaële Enjary et Olivier Philipponneau entament leur collaboration dès leurs études à Paris et développent rapidement un intérêt commun pour la gravure sur bois. Sensibles aux impressions artisanales, ils voient le tirage de leurs estampes comme une étape essentielle pour donner vie et chaleur à la simplicité de leurs images.

Deux parcours qui se rejoignent

« Très jeune je dessinais beaucoup mais j’ai arrêté au collège car je ne me trouvais pas au niveau de mes aspirations. » C’est après le bac, à la recherche d’une vocation, que Raphaële Enjary se replonge dans le bain de l’art. Elle rejoint brièvement l’école Penninghen, qui lui permet de s’initier à une panoplie de techniques artistiques, comme la photographie argentique ou la calligraphie ; puis prolonge son parcours à l’école Maryse Eloy, plus axée sur le design graphique. C’est là qu’elle découvre la linogravure et la gravure sur bois auprès de l’illustratrice Sophie Dutertre.

En primaire, lors d’un cours d’arts plastiques, Raphaële découvre les blasons, et se prend au jeu de créer son propre pictogramme. Elle découvre qu’avec les images, et sans mots, on peut faire passer tout un tas de concepts. Elle mêle aujourd’hui dans son œuvre sa passion pour le logotype (la création de logo) et sa pratique de la gravure, tout en y apportant toujours une touche de poésie.

Olivier Philipponeau a toujours su qu’il ferait du dessin son métier. Petit, il réalisait déjà des bandes dessinées au crayon, puis à l’adolescence il découvre les prouesses de la création sur ordinateur. Après le bac, Olivier se forme au graphisme l’école Penninghen, et c’est pendant ses études qu’il se lance dans le monde de l’édition, en participant activement à la genèse des éditions The Hoochie Coochie. Son appétence pour la bande dessinée et la lecture-jeu le suivra tout au long de sa carrière, par exemple dans l’élaboration de son drôle de personnage, le Détective Rollmops.

Il découvre la gravure et la lithographie lors d’un échange Erasmus d’un semestre à San Francisco. A son retour en France, il commence à employer la gravure sur bois (plus facile à mettre en place chez soi) pour créer des couvertures de fanzines.

J’ai toujours aimé l’osmose qui peut se produire lors des sports d’équipe comme le basket. Dans la création, j’ai tout de suite eu envie de jouer collectif. 

Raphaële

C’est lors d’un binôme créatif dans le cadre de l’école Penninghen que Raphaële et Olivier se rencontrent. Un véritable coup de foudre puisque leur collaboration ne s’est jamais arrêtée ! Ils ont depuis monté ensemble, et avec le graphiste Sylvain Lamy, l’atelier 3oeil, au travers duquel ils produisent expositions, habillages graphiques et depuis quelques années des livres en tant que maison d’édition. Leurs mots d’ordre sont liberté et indépendance ! Ils se rapprochent de l’autrice Alice Brière-Haquet dont le ton, léger et pourtant incisif, est en parfaite résonnance avec leur style.

Des projets à succès

Raphaële et Olivier développent alors à quatre mains un univers décalé et très graphique où les formes et les couleurs vives jouent entre elles. Leur travail joyeux et séduisant rencontre vite le succès public et critique, comme les aventures aux couleurs primaires de leur personnage Zébulon, créé en 2010, pour lequel ils sont salués par de nombreuses récompenses, dont les prix P’tits Mômes et Gayant Lecture ou le « coup de cœur » Tiot Loupiot. Pour cette série, les deux illustrateurs ne dérogent pas à leur règle : simplicité des lignes et épure des couleurs sont les maîtres mots ! Ici, on ne voit la vie qu’en bleu, jaune et rouge. Points, traits, hexagones, triangles, rectangles et cercles forment une galerie de personnages tendres et le plus souvent, un décor parfait pour jouer à cache-cache.

Rebelotte avec 1,2,3 banquise, où Raphaële et Olivier font jouer découverte de la faune et apprentissage des mathématiques. Traduit dans de nombreux pays, l’album trouve même un public international. Un enjeu de fond, justement, dans le travail des illustrateurs : faire parler les images à un niveau universel. Pari réussi !

Depuis 2016, ils éditent eux-mêmes leur livre avec les éditions 3oeil. Alice Brière-Haquet émet un jour l’idée de faire découvrir les penseurs et les philosophes aux plus jeunes (plutôt que d’attendre la fin du lycée !). Une proposition originale et joyeuse qui trouve un écho auprès du duo d’illustrateurs-éditeurs. Ils transforment ces érudits… en drôles d’animaux ! Ils en illustrent les premiers volumes, Le Papillon de Tchouang-Tseu et Le Porc-épic de Schopenhauer (dont vous pouvez trouver des gravures à la galerie), puis démarchent d’autres créateurs pour qu’ils y apportent leur touche. La collection Philonimo voit le jour, avec une jaquette attirante pour le jeune public. Raphaële et Olivier jouent ainsi avec les codes pour faire passer en douceur les idées de ces grands penseurs.

En résidence à la Villa Kujoyama au Japon

La Villa Kujoyama, bien qu’administrée par la France, se situe à l’autre bout du monde : au Japon ! Installée sur les hauteurs de Kyoto, l’ancienne capitale nipponne, elle permet d’établir un pont artistique entre nos deux cultures. Chaque année, depuis 1992, des artistes candidatent dans le but d’y être accueillis et de créer au contact de cette civilisation qui nous fascine depuis des siècles. En 2017, c’est notre duo préféré qui remporte la palme et s’envole pour une résidence de 4 mois.

Ils y rencontrent le graveur Shoichi Kitamura qui les initie à la technique ancestrale de la gravure japonaise. Papier washi, blocs de bois multiples et couleurs à l’eau seront leurs nouveaux acolytes, leur permettant d’imaginer une série inédite : les Voyages en Katagami. Un subtil hommage au folklore japonais, notamment à la légende des yokai, ces petites (ou grandes) divinités qui peuplent le monde des esprits et perturbent parfois le monde des humains.

De retour en France, Raphaële et Olivier ont intégré cette nouvelle pratique à leurs habitudes et leur style, la réemployant par exemple dans Le Papillon de Tchouang-Tseu de la série Philomino.

Leur technique pas à pas

Raphaële et Olivier réalisent d’abord des recherches sur carnet ou sur ordinateur : études de personnages et de décors. En accord avec la personne qui va écrire le livre (très souvent Alice Brière-Haquet !), ils mettent ensuite en place un rapide chemin de fer pour un meilleur aperçu du déroulé. La couleur est déjà très présente dans leurs dessins !

Les deux artistes mettent ensuite leurs croquis en commun et choisissent une forme définitive pour chaque élément. Puis ils scannent leurs dessins, qu’ils agrandissent numériquement, avant de les reporter à nouveau sur papier calque en retrouvant du détail. Il reste maintenant à reporter les illustrations sur la plaque en bois, mais à l’envers cette fois-ci ! Lors de l’impression, l’image sera, elle, du bon côté. Comme dans un miroir !

Les illustrateurs doivent encore repasser sur le bois tous les dessins à l’encre de Chine. Pour détecter plus facilement les zones à graver ensuite, ils passent un lavis gris. Il ne reste plus aux artistes qu’à graver en négatif, c’est-à-dire qu’ils enlèvent le bois autour du dessin avec un outil appelé « gouge ». La matrice est ainsi créée.

C’est parti pour l’encrage : au rouleau, avec une encre pâteuse qui ne rentre pas dans les parties creusées. Seules les parties en relief sont encrées tandis que les parties entaillées restent blanches. Dernière étape ? Poser délicatement la plaque encrée sur du papier et la passer sous presse. La pression sur le bois laisse ainsi son empreinte sur le papier. Il faut être patient et attendre que la gravure sèche. Pour ajouter une autre couleur, les artistes doivent graver une seconde plaque !

Quand Raphaële et Olivier emploient la méthode japonaise, les étapes varient un peu. Le bois est creusé plus profond et l’encre est déposée à la brosse et non au rouleau. Enfin, l’impression ne se fait pas sous presse mais avec un baren, un objet généralement cylindrique avec lequel ils exercent manuellement une pression entre la feuille et le bois gravé.

Pauline Illa